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De « Nous aussi » à #SciencesPorc, ou comment Me too intègre les grandes écoles

Article publié par P. F. le 25/03/2021

Un mois après les accusations d’inceste de Camille Kouchner à l’égard d’Olivier Duhamel, ce sont les langues des étudiants et étudiantes victimes d’agressions sexistes et sexuelles de Sciences Po qui choisissent de se délier. La parole se libère, les manifestations s’organisent et Frédéric Mion, directeur de l’école, démissionne. La crise à laquelle l’IEP fait face n’est alors pas sans rappeler ce que les grandes écoles de commerce ont affronté il y a un an quand Mediapart soulignait leurs dérives. Il lui aura fallu trois ans, mais Me too semble avoir finalement réussi les concours d’entrée aux grandes écoles.

Le commencement

Les mois de janvier et février n’épargnent pas les grandes écoles françaises depuis deux ans. Si le bizutage qui s’y pratique n’est une surprise pour personne, les dernières révélations d’étudiants et de journalistes remettent en cause l’image de ces écoles et l’intégrité des dirigeants qui s’y forment. Racisme, homophobie et sexisme semblent se mêler à l’ambiance festive des campus, que l’on y étudie le commerce ou les sciences politiques.

Le 6 janvier 2020, Mediapart titre « Humiliations sexuelles, homophobie, sexisme : voyage au sein des grandes écoles de commerce françaises ». Pendant plusieurs pages, les journalistes du média indépendant décrivent des pratiques récurrentes au sein d’écoles renommées telles qu’HEC Paris, l’Essec et l’Edhec. De la « Chatte fraiche » des soirées jovaciennes à « La pute du mois » du journal lillois, les habitudes racistes, homophobes et sexistes s’accumulent. Plus encore, l’article souligne l’inertie des administrations qui, bien qu’affirmant avoir pris les choses en main, semblent voir le contrôle leur échapper. Cette impression d’inaction de la part des dirigeants est confirmée dix jours plus tard quand Libération publie une lettre ouverte rédigée et signée par un collectif de plus de cinq-cents étudiants de ces écoles. Par l’anaphore « Nous aussi », ils détaillent les discriminations et comportements irrespectueux qu’ils y ont subi mais aussi le peu d’aide et de soutien que leurs administrations respectives leur ont apportés par la suite. Ces dénonciations ne sont pas inédites. En 2018, l’EM Lyon faisait déjà face à de telles accusations après la découverte de l’existence d’un fichier notant les filles de l’école sur leurs mensurations et pratiques sexuelles.

Février 2021, Twitter déborde de témoignages d’étudiants et étudiantes de Sciences Po affirmant avoir été victimes d’agressions sexuelles et de propos sexistes au sein de l’institution. Le hashtag SciencesPorc arrive en tête en France pendant plusieurs jours et des manifestations s’organisent. On découvre alors l’existence d’un groupe Facebook « Les best bitches » cataloguant les étudiantes en fonction de leurs pratiques sexuelles. L’une d’elles affirme même que « La culture du viol est omniprésente dans les grandes écoles ». L’omerta aussi. En effet, ressortent des témoignages le sentiment que l’ambiance banalisant le sexisme est renforcée par le laissez-faire de l’administration. A Grenoble par exemple, les étudiants réclament plus de transparence de la part des établissements sur ce qui se passe réellement après un signalement d’agression. Le directeur démissionne fin février et, comme ses homologues commerciales un an auparavant, l’école se prépare à affronter une nouvelle crise de réputation alors qu’un de ses anciens professeurs renommés fait déjà l’objet d’une enquête pour viol et inceste. Me too a définitivement franchi les murs des grandes écoles françaises, l’espoir d’un changement des pratiques et mentalités est alors permis.

Les réactions

Face à ces deux crises, les réactions n’ont pas tardé. Attaquées sur leur réputation et, ce faisant, sur celle de leurs futurs, actuels et anciens élèves, les écoles ont principalement décidé de répondre par interviews et communiqués de presse. Ces choix ont limité la visibilité de la crise en dehors des sphères concernées et ont permis de mettre en valeur les actions qui avaient été ou allaient être effectuées pour mettre fin à ces comportements indignes.

Deux semaines après la publication de l’article, Peter Todd alors directeur d’HEC Paris accorde une interview au journal Les Échos. Un choix judicieux puisqu’il s’adresse alors directement au monde des affaires, destination principale de ses étudiants. Il y salue d’abord le courage des élèves ayant osé témoigner et applaudit la libération de la parole. Il rappelle à chacun d’entre eux que l’administration a toujours été de leur côté dans ce combat et qu’elle est parfaitement consciente de son rôle de sensibilisation et de soutien. Tout en reconnaissant avoir pu faire des erreurs, il énumère alors tout ce qui a été fait depuis plusieurs années pour remédier aux pratiques dénoncées. Le règlement ayant été renforcé en 2018, des dispositifs d’écoute, d’enquête et de sanction ont été mis en place. Ces mesures ont été rendues possibles par le recours à des experts tels que des psychologues pour jeunes adultes, le Ministère de l’enseignement supérieur et la police. En partenariat avec des associations du campus, des sessions plénières de prévention et un nouveau service ont été créés pour assurer le développement d’un campus plus inclusif, sensibilisé à ces questions. Enfin, le site internet SortieVauhallan, sur lequel les étudiants postaient photographies et rumeurs dégradantes, a été fermé en 2019. Le message du directeur est clair : HEC n’a pas attendu les révélations pour agir contrairement à ce qu’affirme l’article.

Sciences Po a préféré le communiqué de presse. Sur Twitter, là où le scandale a débuté, le compte officiel de l’école réaffirme son soutien aux victimes et à cette prise de parole. Il y rappelle qu’une cellule d’écoute avait été mise en place dès 2015 pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes et que, face au peu de signalements, l’institution entend organiser une réflexion en partenariat avec ses associations pour renforcer le dispositif. Dans les jours suivants, les directeurs des différentes IEP prennent à leur tour la parole pour souligner d’un côté les moyens mis en œuvre et de l’autre leur impact finalement limité. La communication s’effectue ensuite plus implicitement par l’organisation et la mise en valeur de comités et d’événements visant à lutter contre les pratiques sexistes et la culture du viol dans l’école et, plus généralement, dans la société. Le 17 février, un groupe de travail, dirigé par la sociologue des religions Danièle Hervieu-Léger spécialisée dans les questions de violence sexuelle et de pédo-criminalité, est créé. Le 18 février, l’école organise une conférence sur le thème « militer pour l’égalité femme-homme ». Le 11 mars, un forum portant sur l’accès des femmes aux postes à responsabilité a lieu. En somme, Sciences Po gère sa crise en attaquant la culture du viol non seulement au sein de ses classes mais aussi, plus largement, dans l’ensemble de la société. Il s’agit là encore d’un choix judicieux, rappelant les valeurs de l’institution, puisqu’on ne peut imaginer une école de sciences sociales ignorer un phénomène sociétal de telle ampleur.

Libération de la parole

Les grandes écoles françaises font donc face depuis deux ans à des crises de réputation similaires. Cependant, une différence importante reste à noter entre les écoles de commerce et les IEP. Dans le premier cas, la crise a commencé en raison d’un article provenant de l’extérieur et dont la crédibilité a rapidement été remise en cause. En effet, dans les semaines ayant suivi la publication de Mediapart, de nombreux étudiants et membres administratifs ont démontré que les faits dénoncés dataient de plusieurs années déjà. L’association LGBT d’HEC, In&Out, a répondu au média : elle reconnait l’importance de souligner l’existence de ces faits mais tient à insister sur le soutien de l’administration et les changements qui ont été réalisés durant les cinq dernières années. A l’inverse, dans le cas de Sciences Po, les témoignages et accusation viennent directement de l’intérieur de l’institution. D’où la nécessité pour l’administration de ne pas réagir en démentant mais en réalisant des actions concrètes pour montrer qu’elle prend en compte la détresse de ses étudiants et cherche à y remédier.

Quoiqu’il en soit, la parole s’est libérée et, que les faits soient toujours omniprésents ou en nette baisse, elle a permis de mettre en lumière des agissements intolérables et dangereux parmi les élites françaises. Loin d’être exclues de ces phénomènes qui touchent encore la société, les grandes écoles doivent saisir ces crises comme un tremplin pour être cette fois les leaders d’une évolution plus que nécessaire.

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